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 Fin de partie
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  • James Kirkby
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MessageSujet: Fin de partie   Lun 12 Aoû - 21:04:40

La pluie de la nuit s'était enfin calmée. Un jour blanchâtre se levait à présent, lentement, sur les rues brillantes d'humidité. Toute la nuit, de violentes averses avaient martelé les toits et formé de grosses flaques d'eau sur la chaussée. Le front appuyé à la fenêtre de sa chambre, James observait d'un œil absent la circulation des automobiles ; certaines roulaient à vive allure et projetaient de grandes gerbes d'eau sur leur passage, d'autres, au contraire, traversaient lentement les flaques en créant un remous dans leur sillage. Spectacle sans intérêt, mais que le jeune homme suivait depuis plus d'une heure, faute de force pour quitter sa place.

La nuit, encore une fois, avait été agitée. Sommeil long à venir, puis cauchemars. Toujours les mêmes, depuis des années. Rien, jamais, ne pourrait les empêcher d'écourter les nuits de James. La nouvelle vie qu'il s'était bâtie ne servait à rien. Il avait beau travailler sans compter, s'étourdir dans l'alcool ou dans les bras de Talyn, rien n'y faisait. Il y avait toujours ces cauchemars, ces cris, et ces nuits passées les yeux ouverts à fixer le plafond. Il avait voulu essayer de vivre tout de même, sans comprendre que la culpabilité le suivrait toujours. À présent, il se rendait compte qu'il avait perdu la partie.

Où était Talyn ? Pas dans la chambre. Parti travailler ? Simplement descendu préparer le petit déjeuner ? James n'en savait rien, et il se sentait trop las pour appeler. Le moindre mouvement lui semblait représenter un effort insurmontable. Même pleurer était trop difficile pour lui. Pleurer sur quoi, du reste ? Il n'avait pas le droit de pleurer. Il était un bourreau, pas une victime. Les cris qu'il entendait la nuit étaient ceux de ses victimes, ceux d'authentiques innocents. Lui n'avait aucune circonstance atténuante, et c'était bien ce qui lui rendait la vie insupportable : il était pleinement coupable, et pleinement conscient de l'atrocité de ses actes.

Il avait essayé de changer, de s'amender, de vivre. Il avait presque réussi à être heureux, quelque temps, puis le destin avait repris ses droits. Il n'avait pas le droit d'être heureux avec ce qu'il avait fait. Il ne méritait ni Talyn, ni cette maison, ni la minuscule chatte blanche qui dormait en boule sur la couette. La solution s'imposait d'elle-même, mais elle demandait du courage. Une fois dans ta vie, James, du courage.

Il y aurait d'autres aurores brumeuses sur Londres. Il y aurait d'autres dimanches matins tristounets, d'autres nuits d'averses, des centaines et des milliers d'autres journées à passer. C'était étrange de penser que tout continuerait, et pourtant, c'était la réalité : rien ne changerait. James sentit des larmes chaudes monter à ses yeux, et il les essuya d'un geste rageur. D'un coup de baguette magique, il fit apparaître une corde au plafond de la chambre. La solution est là, à portée de main. Il attrapa une feuille de parchemin dans la bibliothèque, chercha ce qu'il pourrait écrire à Talyn, et ne parvint qu'à inscrire : « pardonne-moi. »

La chatte grogna doucement dans son sommeil quand il monta sur le lit en faisant craquer les ressorts. Au contact de la corde sur la peau de son cou, d'autres larmes lui vinrent aux yeux, qu'il laissa couler sans y prendre garde. Ce ne serait qu'un mauvais moment à passer, après tout.
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  • Aïlin Bower
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MessageSujet: Re: Fin de partie   Jeu 15 Aoû - 16:51:48

C'était dur. Dur de continuer à travailler, de faire comme si de rien n'était. Il fallait endurer le regard de Torin, son insupportable présence, ses remarques nauséabondes sur la façon dont Aïlin ressemblait à son père. Ô combien il lui ressemblait, à ce misérable, à ce parvenu, à cet homme qui avait échoué à se faire respecter et aimer de cet aîné, cet aîné qui l'avait haït au point d'orchestrer son assassinat et assez méprisé pour se passer de s'en salir les mains. Et puisque Torin haïssait tant leur père, et puisqu'Aïlin en était si proche, n'était-ce que physiquement, il se faisait un plaisir et un devoir de prendre sa hauteur et son ton lorsqu'il s'adressait à Torin. Pour lui rappeler son souvenir, aiguiser sa frustration, cisailler ses nerfs jusqu'à le pousser, il l'espérait, à la faute.
Aïlin regrettait son geste. Cela avait été pure folie que de libérer Torin. Il n'avait fait que briser le peu qui lui restait et, incapable de s'expliquer sa propre folie, l'avait mise sur le compte de la raison. Mais il se cachait, ainsi, la vérité. Il sombrait. Et, s'il ne se rattrapait pas, s'il ne faisait rien pour arrêter sa chute, personne ne pourrait le rattraper à sa place.

Travailler était dur. Il luttait pour ne pas céder aux appels de son esprit torturé, pour ne pas plonger dans l'alcool et la débauche pour le simple plaisir de faire mal à son corps comme il avait mal à l'âme. Rien n'avait plus de saveur, mais dans ce vide, la torture que l'on s'infligeait de soi-même était la plus grisante, la plus profonde, la plus vraie des souffrances. Et, bizarrement, elle soulageait le reste.
Doucement, Bower reprenait ses recherches, sur le point d'être terminées. Il tenait le plus longtemps possible, le long du jour, puis se permettait, le soir venu, de se laisser à l'automutilation qu'il s'infligeait dans l'alcool et les plaisirs de la chair. Le matin, malgré la gueule de bois et l'alcool exhalant de ses pores, lui semblait chaque fois un peu plus lumineux. Paradoxalement, s'infliger jusqu'à l'overdose sa propre noirceur l'en émancipait, peu à peu. La brume s'écartait timidement et, sans forcer, son esprit reprenait sa place, commençant à entrevoir les solutions pour échapper à la chute fatale. Mais il ne faisait que les approcher, pour l'instant. Les caresser, les survoler, pour s'en détourner et s'acharner sur la douleur, avec une violence et une détermination dépourvues de complaisance. Ni envers lui, Aïlin, ni envers les autres.
Les femmes d'un soir devenaient des morceaux de viande, l'ivresse ouvrait la porte à ses défauts les plus détestables, à cette seconde personnalité, hautaine, noire, sauvage, agressive, qu'il comprimait loin derrière son sang-froid le reste du temps. Dans ces moments là, il aurait voulu mourir et voir le monde crever avec lui. Aussi s'abaissait-il sans le moindre regret, pas même le lendemain matin, quand la fièvre de la nuit l'avait quittée. Il s'en débarrassait, exhumait le cadavre pourrissant, l'agitait sous le nez de ces autres qui, de toute façon, ne savaient rien de lui.


Ce matin était encore gris, mais il ne souffrait presque plus de son éveil. Car il y avait cela, aussi. La douleur du réveil, qu'engendre le devoir de supporter une énième journée, à devoir attendre que la nuit sombre pour l'envoyer valser. Un mal de crâne sourd frappait ses tempes, mais il attrapa une potion qu'il avait laissé en évidence sur sa table de chevet et l'ouvrit d'un geste malhabile pour la boire. La douleur s'estompa presque instantanément et il soupira de soulagement, avant de laisser retomber sa tête contre l'oreiller. Un corps bougea contre le sien, et il découvrit une jeune femme, dont il gardait pour souvenir quelques images hautement pornographiques. Il la repoussa doucement. Elle se détourna dans son sommeil en grognant. Ses cheveux roux, ébouriffés par leur nuit agitée, se répandirent comme une coulée de sang jusqu'à toucher le bras nu d'Aïlin. Il frissonna, tandis que le souvenir douloureux de Clarisse lui revenait. Il secoua sèchement la fille pour la sortir de sa torpeur. Il ne voulait plus d'elle ici. D'ailleurs, il ne savait pas quelle lubie l'avait poussé à l'amener au manoir. Cela ne lui ressemblait pas.


« Qu'est-ce qui se... »
Aïlin, déjà debout, avait ramassé les affaires de la jolie rouquine. Il les jeta avec désinvolture sur le lit puis s'habilla lui-même, succinctement.

« Debout. J'ai du travail. Si tu as faim, ma cuisinière a déjà dû préparer le petit-déjeuner. Mais je veux que tu sois partie lorsque je serai sorti de la salle de bain. »

La rousse, redressée sur ses coudes, resta bouche bée, stupéfiée. Puis, sans un mot, la fureur dans les yeux, elle ramassa en boule ses vêtements et s'habilla à gestes rageurs.
« Connard ! »
La porte claqua lorsqu'elle l'eut passée, mais Aïlin n'en éprouva pas le moindre état d'âme. Quand bien même il aurait voulu se montrer davantage sensible au sort de la belle inconnue, il en aurait été incapable. L'espace d'une seconde, il avait vu McBrien à sa place. Une seconde avait suffit pour l'insensibiliser à toute émotion plus noble que sa colère, puis, inéluctablement, son mépris.

Sorti de la douche, Aïlin s'habilla d'une sobre robe de sorcière noire. Le noir, c'était ce qu'il portait la plupart du temps, sans autre couleur, pas même une touche de blanc. Comme s'il portait le deuil... C'était peut-être un peu le cas, puisqu'il faisait le deuil du mal caché dans le marécage de son cœur, celui-là même qu'il avait trop laissé grandir. Et puis, il n'avait pas envie de s'habiller comme un paon pour rendre visite à la personne avec qui il avait rendez-vous. James était un ami, et si la raison de sa visite était professionnelle, Aïlin aurait eu horreur de ressortir les mots réfléchis, les tenues pompeuses et les courbettes pour James. Ils étaient tous deux au-dessus de cela.

James n'avait pas confirmé sa demande de rencontre, pour ce matin. Il le faisait toujours en envoyant un mot la veille qui lui rappelait qu'il l'attendait bien pour l'heure convenue, chez lui. Pas cette fois, mais cet oubli n'était pas signe d'une annulation, pour Bower. Il descendit à son laboratoire, prit le flacon d'élixir qu'il comptait présenter à James, et sortit du manoir. Il n'eut pas besoin de jeter un coup d'œil dans la salle à manger pour savoir que la fille rousse était déjà partie depuis longtemps. À peine sur le pas de la porte, il transplana à quelques rues de chez James.

Personne ne répondit lorsqu'il frappa. Intrigué, Aïlin tenta d'ouvrir la porte, qui céda aussitôt qu'il eut tourné la poignée. Étrange, s'il n'était finalement pas là, que de laisser sa propriété ouverte aux intrus. Cela ne ressemblait absolument pas à son ami ; il était plus enclin à faire montre d'un excès de prudence que l'inverse.

« James ? »
Appela Aïlin, sans obtenir la moindre réponse. La maison était sans vie. Seule la lumière du soleil pénétrait dans la pièce principale, et la seule trace d'un passage était un mot griffonné par Talyn. Il ne semblait pas avoir été lu, laissé près de la tasse propre de James. Une angoisse vint frapper le ventre d'Aïlin, et il sortit sa baguette.
« Hominum Revelio. »
Un éclat de lumière blanche s'extirpa de son arme et le conduisit tout droit vers l'étage, puis une porte derrière laquelle elle disparut. Sans hésiter, Aïlin l'ouvrit. Et le choc de ce qu'il vit le frappa avec une telle violence qu'il manqua de s'écrouler contre le chambranle. Ses jambes le guidèrent dans une course paniquée jusqu'au lit, près duquel il resta alors que d'un sort, il tranchait la corde tendue par le poids de son ami. Son corps, agité de spasmes, tomba dans les bras d'Aïlin, qui eut pour seul réflexe d'amortir la chute de James en se laissant tomber à son tour. Jetant sa baguette au sol, il desserra, avec force tremblements, le nœud qui ceignait le cou de son ami. Était-il, au moins, encore en vie ? Il ne le savait pas, mais reprit sa baguette et opéra malgré tout les gestes de premiers soins. Il était alchimiste. Il était un guérisseur, il ne verrait pas James mourir dans ses bras. Il ne pouvait pas être arrivé trop tard. Aïlin avait réchappé à sa tentative de suicide. Il ne laisserait pas son ami réussir la sienne.

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MessageSujet: Re: Fin de partie   Sam 7 Sep - 11:09:18

Finalement, le plus difficile n'avait pas été de sauter du lit. Cela n'avait été qu'un pas, effectué sans y songer, pour se laisser glisser du matelas, doucement. La chatte avait émis un autre miaulement plaintif pour protester contre cette intrusion qui troublait son repos, et ç'avait été le dernier son que James avait entendu. Le dernier pas, ce n'était rien. Le plus difficile, c'était tout ce qui avait précédé. Les cauchemars, toujours identiques, qui revenaient presque chaque nuit et laissaient le jeune homme pantelant, couvert de sueur. Les cris, le vacarme des sorts, et la peur, cette peur atroce qui lui nouait les entrailles. Il restait ainsi éveillé durant des heures, mais Talyn n'en avait jamais rien su ; il demeurait parfaitement immobile contre son compagnon, se forçant à respirer aussi lentement que s'il était endormi, les yeux grands ouverts dans la pénombre et le cœur cognant à tout rompre. Un temps, les potions pour le sommeil avaient agi, puis elles avaient perdu leur efficacité. Depuis quelques mois, James dormait de plus en plus mal. Pour compenser, il avait augmenté sa consommation d'alcool, en se cachant de Talyn. Ce n'était pas difficile : il travaillait à domicile, alors que son compagnon se rendait chaque jour au Ministère. Il s'arrangeait pour ne pas être trop dans le flou au retour de Talyn, le soir, ou inventait une histoire s'il était décidément trop ivre : il était allé chez Xenophius et ils avaient fêté les bons chiffres, la tournée d'inspection au Laughing Inferi avait viré à la java en compagnie d'un ami... Il se montrait particulièrement entreprenant ces soirs-là, pour dissiper tous les éventuels soupçons de son amant, mais en réalité, même cela ne l'intéressait plus. Il mettait toujours autant de fougue au lit, pour rester égal à lui-même : il avait toujours été très porté sur le sexe,  ce qui du reste n'avait jamais dérangé Talyn, et cela n'avait pas changé. Il restait le jeune homme sans tabous que l'Oubliator avait toujours connu, mais, même s'il s'efforçait de conserver la même attitude, il n'avait plus le même plaisir dans les bras de son compagnon. Quel plaisir avoir lorsqu'au beau milieu de l'acte, les cris revenaient soudain à ses oreilles ? Il ne laissait rien paraître, par égard pour Talyn, et se conduisait comme avant... Puis, feignant de dormir contre le corps tranquille de son amant, il passait de longs moments, les yeux fermés, à essayer de faire taire l'angoisse qui le dévorait.

Pourquoi n'avoir rien dit à Talyn du tourment qui le rongeait peu à peu ? Il avait le sentiment d'être seul, plus seul qu'il n'avait jamais été. Même Talyn, qui était pourtant la meilleure chose qui lui fût arrivée, ne pouvait rien pour lui. Il devait vivre seul avec sa conscience, ou seul disparaître. Et c'était finalement ce qu'il avait choisi – si l'on pouvait parler de choix, dans l'état d'épuisement physique et moral qui était le sien. À force de donner le change à son entourage, il avait perdu ses dernières forces, toute sa volonté, et il venait de sauter du lit.

Le choc n'avait pas été assez violent pour lui briser la nuque, et son corps encore rebelle à l'évidence était agité de soubresauts. Étrange désir de vivre malgré tout, purement charnel, alors que son âme n'aspirait qu'à la paix de la mort. Son esprit s'était vidé soudain, ses yeux ne voyaient plus – à moins qu'ils ne soient fermés à cause de la douleur ? - et il ne pensait plus à personne. Ni à sa mère, ni à Talyn, ni à son ami Aïlin qui entrait à cet instant dans la chambre. La paix venait, irrémédiablement. Ses sens s'étaient tus. Il ne voyait plus, n'entendait plus, n'avait plus conscience de rien. Pas même du minuscule filet d'oxygène qui, à nouveau, péniblement, emplissait ses poumons.
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